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Des cigarettes et du bitume. Chapitre 4.

 Des cigarettes et du bitume. Chapitre 4.


When you're strange.




Au début, mon esprit ne pouvait l'accepter, mais je me suis fais une raison. J'ai des pouvoirs. Des vrais pouvoirs. Enfin un pouvoir. Mais pas merdique ; je suis invisible.
In-visi-ble.
Ca fait drôle de le dire, alors de l'écrire, vous imaginez... Je ne sais pas depuis quand ça a commencé, mais ce qui est sur, c'est que ça ne fait pas longtemps que je m'en suis rendu compte. Au début, je cherchait une cause, même mystique (à défaut d'explications rationnelles), et comme ça faisait bien trois semaines que je ne m'étais pas rasé, j'ai cru que ma barbe était investie d'un quelconque pouvoir surnaturel, vous voyez. Mais ce n'était pas ça.
Sans rire, j'ai l'impression d'être dans un roman de Kafka, ou une nouvelle fantastique de l'autre fou là... Maupassant, ouais c'est ça, Maupassant. C'est moins drôle quand ça vous arrive, évidemment.
Pour l'instant, je ne sais pas trop quoi faire. Bien sur, j'ai voulu en parler, mais avant que je n'aie pu m'en rendre compte, on ne m'entendait pas non plus.
Les inconvénients notoires sont flagrants, outre le fait que je sois privé de relations communicatives avec ce qui me semble encore être mes congénères, il y'a l'aspect pratique ; hier, je me suis fais marcher dessus. Comme la personne ne s'est pas retournée, j'ai crié (indice que les réflexes de mon ancienne vie sont toujours bien ancrés dans mon esprit), et comme cela n'a produit aucune réaction visible, je l'ai aussi insulté. Et là ou ça fait mal, en plus : « Je gène gros tas ? Excuse moi mon seigneur, malgré ta masse imposante, je n'ai pas vu ton costume trois pièce géant arriver. J'espère au moins ne pas avoir sali tes chaussures Babar ! » En insistant bien sur le « Babar ». Evidemment c'était inutile, car on ne m'entend pas plus que l'on ne me voit, mais ça défoule.
C'est ça mes avantages, je suis libre de dire ce que je pense, et même d'en rajouter à ma guise. Qui n'en profiterait pas ?
Il y'a quelques jours de cela, j'ai voulu vérifier l'exactitude de mes idées et je suis alors, allé dans la rue et j'ai essayé de me faire remarquer. Je gesticulais en tout sens, essayais d'arrêter les gens, leur hurlais de s'arrêter, mais sans aucun résultat, alors je me suis mis à genou au milieu du trottoir pour forcer quelqu'un à me voir, ce qui n'a pas plus fonctionné. Finalement, je me suis résolu a battre en retraite avant de me faire rentrer dedans, médusé, c'est vrai, mais fixé.
Je devrais maintenant m'y faire. Le monde où je vis, me renie, et de par la pire des façons, il me prive de relations humaines, me rend totalement invisible et inaudible des autres. On m'a effacé de la surface de cette planète en commençant par la vue des autres.
Combien de temps puis-je encore vivre sans que ma raison ne vacille ?

Je commence à prendre des habitudes incongrues. Il m'arrive, (en vérité c'est tous les jours), de m'asseoir sur des bancs, dans le seul but de voir passer les gens; de les voir si affairés, si pressés, parfois si perdus ; finalement toujours si ridicules, se donnant chacun l'air de vivre des tragédies quand tout leur sourit, ou presque. Moi, personne ne me voit, je n'ai personne à qui me plaindre alors je ne me plains pas.
Les autres, enfin les gens, ont aussi leurs habitudes. A midi moins dix, les trois jeunes costumes impeccablement propres mais peu repassés du bâtiment d'en face sortent s'autoriser une pause cigarette qu'il prennent sûrement sur la courte pause repas qu'ils s'accordent encore; une demi-heure plus tard, le petit banlieusard vient roder comme un jeune loup demander du feu aux jeunes fille qui passent, note des trucs dans son bloc-notes et, accessoirement, allume lui même ses cigarettes avant de repartir. A 13h00 précise, surgit le jeune philosophe fou, venant s'asseoir, surexcité, lire Platon, Marx, Nietzsche, (un auteur différent tous les jours), ne pas tenir en place et, à ma grande surprise, fumer un impressionnant cigare, se dégageant sans cesse une mèche de cheveux lui tombant sur les yeux. Viennent aussi, le « technicien de surface », la grand-mère atteinte d'Alzheimer, les inévitables morveux à partir de 16h30, puis « papa maman » sortant du travail, et finalement viennent les putes. Parfois je reste même assez longtemps pour voir sortir un des trois ambitieux costumes. Jouissant de mon nouveau pouvoir, je voyais tout, sans que personne ne puisse se douter une seconde de ma présence.

Je commençai à m'habituer à cette vie quand c'est arrivé.

Allongé sur mon banc, ne doutant plus de ma puissance, j'étais plus ou moins tranquille. Et elle est arrivée. Une jeune cadre dynamique suivie de très prés par son sac de grande marque (je crois), elle regardait dans ma direction, je ne sais pas exactement quoi; elle s'approcha sans pour autant dévier de sa direction (je me ratatinais afin qu'elle ne me percute pas), puis elle s'arrêta doucement à ma hauteur. Je ne comprenais pas. Elle pleurait. Elle jeta une pièce de deux sur ma couverture au pied de mon banc, et sortit de son sac a main un paquet de camels lights qu'elle me tendit et que je lui pris par réflexe. Elle me voyait ? J'aurais voulu dire merci, mes lèvres esquissèrent un mouvement imperceptible. Déjà elle repartait. Je m'extirpai de mes papiers journaux, faisant tomber au passage mes cartons qui faisaient office de tapis de sol, voulant là suivre mais n'en étant pas capable, de peur de laisser mes sacs sans surveillance. Je m'assis. Comment cela était-il possible ? Je n'étais plus invisible ? Comment avait-elle fait ? Je m'essuyai le front de ma mitaine, fis mes affaires, rassemblant tout dans mes sacs plastiques, et me dirigea alors vers la grille de métro la plus proche afin de me réchauffer.
Si j'avais perdu mon pouvoir, ce n'avait été que momentané, déjà, allongé sur la grille, je sentais les regards m'éviter.
Je redevenais invisible.

# Posté le vendredi 31 octobre 2008 19:43

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