Stanglers in the night.
Les Rues froides de Paris. L'homme est là, seul, adossé contre le mur de ce qui avait été autrefois un café théâtre, maintenant ce n'est plus qu'un support pour les graffeurs et les poseurs d'affiches, ces affiches plus personne ne les regarde, malgré toutes leurs couleurs criardes, aguicheuses, au mieux elles obtiennent des passants un regard distrait empli d'ennui.
Lui, il les a toutes lues, çà fait déjà une heure qu'il traîne dans le coin. Les seules sources de lumière sont celle de sa cigarette et celle des réverbères des rues voisines, trop faibles pour éclairer la ruelle, et trop fortes pour ne pas la laisser dans la pénombre totale, elles sont vaincues par la bruine qui stagne dans le quartier, juste à hauteur d'homme.
Maintenant, le dos contre le grand mur froid, il ne bouge presque plus, il a réussi a contrôler ses tremblements, il fait partie du mur. Parmi les affiches, il lève doucement la cigarette à sa bouche, en tire une bouffée, puis la refait descendre au niveau de ses cuisses, à demi consumée, serrée entre ses deux doigts fins, à présent crispés par le froid.
De son index, il donne deux petits coups secs à la base de la cigarette sur la démarcation du filtre, la cendre virevolte, guidée par le vent, et découvre les trottoirs parisiens, laissant le bout de tabac incandescent fumer à un mètre du sol, tenu fermement par les puissants doigts du nouveau greffon du mur. Il expire tranquillement et s'amuse de cette fumée qui vient rejoindre la brume, puit laisse s'échapper sa cigarette qui tombe à ses pieds rejoignant au sol les quatre mégots de la même marque étrangère. Il n'avait jamais aimé les fumer jusqu 'au bout, arrivée à un certain point la fumée lui attaque le visage, pique ses narines, brouille ses yeux, alors il les laisse tomber puis les écrase de la pointe du pied. Cette fois, il laisse la cigarette fumer seule au sol. Les cigarettes lui rappellent les femmes, ses femmes. Autrefois, juste après en avoir fumé la moitié, et jeté le reste au sol, il arrivait que des gamins ou des beaufs les ramassent pour en tirer un coup après lui, alors maintenant, quand il a fini, il prend soin de les détruire, les écraser, c'est lui qui décide de la mort de ses cigarettes. Leurs fins ne dépendent que de lui.
Enfin elle arrive, ça fait au moins une heure que j'attends en face de son appartement, à me les geler. Quelqu'un l'a déposée en voiture à l'intersection, une Ford je crois, maintenant elle rentre seule, à pied, il est tard. Elle a de légers talons qui résonnent dans toute la ruelle, se pensant seule elle ne cherche pas à étouffer leur bruit. Elle ne m'a pas encore vu.
Aujourd'hui elle porte un jean, et son trench-coat beige en toile légère. Comme il est fermé, je ne peux pas discerner son haut mais je la soupçonne d'avoir mis celui qu'elle s'est acheté hier aux galeries Lafayette à deux pas de son travail.
Elle s'approche, je pense qu'elle m'a vu mais qu'à cause du noir elle ne me reconnaît pas. Je peux maintenant bien voir ses cheveux blonds, elle a l'air satisfaite. Cette salope est allé voir un mec, c'est sur. Pourtant c'est pas son genre, c'est pas son genre de faire ça. Peut-être que c'est l'autre espèce de connard de son bureau. J'en peux plus, depuis que je la connais c'est à peine si je regarde encore les autres filles, et elle, elle se tape le premier venu.
Encore cinq mètres et elle atteint sa porte, je m'approche tout en me disant que j'ai perdu plus d'un mois de ma vie avec cette catin.
Il l'aborda et fut direct, lui demandant ou elle était passée et avec qui. Elle resta là, sans rien dire, un mignon masque d'incompréhension sur le visage.Elle portait bien le chemisier de Lafayette. Elle était belle. Il était prêt à l'excuser. Il fit un pas en avant, tous ses gestes étaient mesurés, calculés, étudiés, il posa sa main gauche sur la nuque de la jeune femme et sa main droite sur sa hanche pour l'embrasser. Il s'en étai douté, elle résistait. Alors il dut se servir de sa force pour pouvoir l'embrasser dans un mouvement qui lui semblait être le mouvement des couples normaux. Son autorité était assise. Mis à part les coups de pieds qu'elle lui lançait dans le tibia, c'était encore mieux que ce qu'il n'avait imaginé jusque là. Elle le repoussait violemment, il desserra, son étreinte, la libérant de son emprise. Dans un mouvement de recul, elle laissa échapper une expression qui ne pouvait mentir, elle n'avait pas la moindre idée de qui il pouvait être. Il détestait ne pas être reconnu, et avec son physique pour le moins banal, ça lui arrivait souvent. Maintenant elle le regardait avec un mélange de peur et de haine. Décidemment elle était haïssable ce soir. Il ne pouvait supporter de se sentir rejeté.
Il avait appris à la connaître un mois durant, compris ses attitudes, écrit ses habitudes, tout était consigné dans un petit carnet. Il ne voulait, ou ne pouvait pas se l'avouer mais, c'était la première fois qu'elle le voyait, maintenant tout ce qu'il désirait c'était que ce soit la dernière.
C'était simple, il n'avait qu'à la regarder droit dans les yeux, elle était plaquée contre le mur juste à coté de sa porte. Il se rendit soudain compte que c'était la première fois qu'il voyait son visage d'aussi prés, il en approcha, le sien. Qu'elle était belle ! Muette, la bouche à demi-ouverte, il voulait l'embrasser encore, mais il ne pouvait pas se le permettre, c'était une rupture, il devait être ferme. L'excitation montait, il avait vraiment très chaud, son c½ur battait extrêmement vite. Il aurait vraiment voulu lui faire l'amour mais c'était trop tard, son regard n'était déjà plus suppliant, son visage déjà plus expressif, elle ne résistait plus. Il écarta alors les doigts, les desserrant de sa gorge. Inanimée, elle alla rejoindre les cigarettes au sol, découvrant le calme des trottoirs parisiens une nuit d'hiver.
