Another brick in the wall.
Carcinome broncho-pulmonaire épidermoïde non à petite cellules. Cancer du poumon. De catégorie 3B.
Inopérable.
Malgré la technicité des mots, elle les avait appris par coeur, presque malgré elle. Elle ne les avait lu que quelque fois, mais l'obsédant tellement, cela avait été suffisant pour qu' ils restent gravés là, dans son cerveau comme marqués dans sa chair, inscrits sur sa peau.
Indélébiles.
Imprimés en caractères qu'elle jugeait inexplicablement trop durs, elle les avait parcouru comme elle parcourait les rapports de la compta, avec une attention faussement détachée, avec ce même petit air, à la fois sérieux et ennuyé.
Après sa quatrième relecture, elle s'était mise à chiffonner furieusement la feuille qui était si froide, avant de la jeter dans son sac Lancel, collection « Je-suis-une-jeune-cadre-dynamique-qui-désire-tout-de-méme-garder-des relations-épanouissantes-avec-les-hommes ». Habillée bonne fille bon genre, elle se trouvait maintenant ridicule. Elle n'était même pas cadre. Et question « relations épanouissantes », elle repassera.
Carcinome bronchique . Le cancer du fumeur. Combien de temps pouvait-elle encore vivre « normalement » ?
Elle supposa que c'était le genre d'interrogations attendues quand les médecins vous demandent à tout hasard : « Vous avez des questions ? ». Elle n'irait plus en voir. Non elle n'irai pas. Elle n'était même pas malade. Pas même fatiguée, ou disons guère plus que d'habitude.
L'été était un peu en avance, il faisait beau, il faisait chaud ; il lui fallait trouver un parc, pas trop loin, agréable. Elle voulait prendre l'air. Depuis qu'elle avait apprit la nouvelle, (pas avant), elle ressentait comme un vague encombrement dans la poitrine, sûrement psychosomatique. Malgré toute sa volonté, il l'inquiétait quand même. Le parc Monceau ferait très bien l'affaire.
Elle aurait voulu un café, mais elle n'en avait pas le courage, pas encore .Le café avait toujours rimé avec « fumer ». Elle le savait, et évita donc les terrasses décidemment si attractives, et alla se planter sur un banc, en prenant bien soin de rester en dehors des halos de fumée grisâtres qui émanaient de toutes ces bouches.
Ces gens. Tous ces gens. Maintenant, seule sur son banc, il lui semblait découvrir pour la première fois combien le monde était bruyant. Une absurde cacophonie de rires et de pleurs ; des cris et des soupirs.
Le monde continuerait de vivre même sans elle, la foule serait toujours là, les enfants continueront de rire en se courant après, peut-être même que ce couple assis dans l'herbe continuerait de s'embrasser. Elle était remplaçable. Carrément.
Mais quelle avait été ce besoin de fumer ? C'est quoi cette merde ?! Etait-ce vraiment nécessaire ? Elle jeta un coup d'½il circulaire devant elle, ou s'exposait un parterre de quidams des plus banals, voir chiant, ce qui était propice à son expérience. Les fumeurs avaient-ils l'air plus heureux ?
Putain, bien sur que non, ils n'étaient pas plus heureux, c'était pratiquement toujours le contraire. Ces beaufs avaient de la chance, ils n'avaient pas une tête à avoir déjà toussé du sang.
Une fourmi pensa –t-elle. Je ne suis qu'une fourmi, une putain de fourmi. Les médecins ne servent à rien ; pas plus que le « fumer tue » sur mes paquets de camels légères. « Lé-gères ». Mes camels. Elle se remit à fouiller dans son Lancel posé juste à coté sur le banc, en ressortit un paquet, et l'ouvrit. Il était bien à moitié vide. Pas à moitié plein mais bien à moitié vide.
Elle n'avait ni briquet ni allumettes, et c'était volontaire. Elle aimait demander du feu aux autres fumeurs, elle ne savait pas pourquoi. Elle n'avait jamais été du genre à aguicher mais elle testait ainsi, sûrement inconsciemment, son pouvoir d'attraction, la plupart du temps un sourire équivoque était suffisant pour lever ses doutes.
Elle se rendit soudain compte qu'elle fixait le filtre de ses cigarettes depuis maintenant trente bonnes secondes. Il était temps de partir. Elle rangea son paquet, calmement cette fois ci, prit un chewing-gum et partit, traversant, presque par défi, le rideau de fumée âpre qui s'était dressé devant elle.
Arrivée devant la porte de son deux-pièces, elle hésita. Elle aurait voulu rester dehors plus longtemps, mais retarder l'échéance davantage aurait été désuet et lâche. Ce n'était pas son genre. Elle tourna la clef dans la serrure et entra. Elle s'y été attendue ; l'odeur lui souleva le c½ur. Son intérieur était peu décoré, moderne, bobo avant l'heure pensa –t-elle. La porte d'entrée donnait directement sur le salon, blanc, épuré, un écran plasma noir exagérément grand fixé au mur, faisant face à un canapé immaculé. Derrière, une cuisine américaine avec un plan de travail interminable métallisé, dans lequel était incrusté un lave-vaisselle ultra design dont elle ne se servait que rarement, n'ayant pas plus de couverts à laver que les siens. Le tout était très propre, et encore mieux rangé, rien ne dépassait des étagères sur lesquelles s'alignaient sagement Zola, Rousseau, et Marc Lévy, tous les ustensiles de cuisine avaient une place qui leur étaient propre, et le peu de D.V.D qu'elle avait, (principalement des comédies avec Hugh Grant), avaient étés patiemment placés contre le mur de la télé. Il n'y avait que peu d'éléments personnels, pas de photos, l'essence de l'appartement était froide et impersonnelle, les murs transpiraient son ambition.
D'un mouvement, elle jeta son sac et ses clefs sur le canapé, (qu'elle avait pris l'habitude d'appeler dignement « sofa »), et se dirigea vers la porte-fenêtre qui lui faisait face et fit entrer de l'air dans la pièce à l'aspect hermétique. Elle avait un petit balcon qui ne donnait pas sur grand-chose mais qui offrait tout de même une vue appréciable de la ville, des rues animées en contrebas et de son agitation,relative, en début de soirée.
Elle respirait mal, et ce n'était plus sa poitrine, plus seulement. C'était l'air, la chaleur lui paraissait soudainement terrassante, elle l'étouffait. Elle vida précipitamment les cendriers du plan de travail et de la table basse alinéa dans la poubelle et se pencha à son balcon, la barrière pressant contre son abdomen. Elle allait vomir. Elle inspira et expira du plus fort qu'elle put. Trois fois. Trois fois, avant d'être essoufflée et d'avoir une quinte de toux qu'elle n'arriva pas à contrôler. Puis elle s'assit, dos à la rambarde, battue :
_ « Merde. »
_« La chirurgie est impossible car l'envahissement ganglionnaire est trop important. Bien sur ce n'est pas le seul traitement ; il faudra suivre des séances de chimiothérapie et de radiothérapie. Cela peut prendre une année entière. C'est un traitement lourd qui occasionne chez la plupart des patients des nausées, des courbatures, grande fatigue, dépression, perte de la pilosité, et des cheveux, cela peut vous faire vivre plus longtemps, mais bien sur, cela n'est pas garanti »
_ « Bien sur. »
Elle dit quand même merci en partant. Elle était venue chercher un sursis, on lui offrait un diagnostique.
On lui avait aussi dit qu'elle avait le choix des « circonstances » de sa mort, et elle fit le choix qui ne contentait apparemment pas les médecins, celui de vivre moins, mais selon elle, celui de vivre mieux. Pas de chimio.
Sur le trottoir elle alluma une cigarette. Elle s'était achetée un briquet. Elle vivrait à peu près bien, mais voulant tout de même vivre un peu plus longtemps, elle n'exagérerait pas, elle se limitait à neuf cigarettes par jour, et jamais dans l'appartement.
Comme elle venait de sortir de l'hôpital, et qu'après tout, c'était un tournant de sa vie, celle là ne conterait pas dans les neuf.
Elle se mit en route, mais elle ne savait pas ou aller. Comme elle passait justement devant des magasins, elle n'eut pas à chercher longtemps quoi faire. Si le shopping n'avait jamais arrangé les problèmes, se morfondre ne marchait pas mieux. Le choix était vite fait. Déjà elle ressortait de chez Zara avec un sac. Aujourd'hui elle prenait son temps, elle ne regrettait presque pas son travail; elle ne regrettait pas ses collègues. En repensant à son patron elle se dit que si elle voulait plus de temps, il lui faudrait déjà faire plus attention à son alimentation, elle eut même un sourire cynique en se disant que ce gros là aussi mourrait tôt. Elle avait du travail, des mois d'habitude de malbouffe à changer, de repas sautés, et de restauration dite rapide, et tout ça au profit de son travail, pour « un gain de temps ».Cette notion était maintenant toute relative, « un gain de temps ». Avant, elle avait la vie devant elle, et elle cherchait toujours a « gagner du temps ». Désormais, il ne lui en restait que peu, pourtant elle le prendrait maintenant son temps.
Cela dit, le temps qu'il lui restait à vivre se comptait peut-être en mois ; c'était peu certes, mais c'était déjà ça, de toute façon, elle n'avait plus le choix. Elle reculerait l'échéance jusqu'au bout du bout, et jouirait de tous les moments qu'elle avait pensé anodins, mais qui lui paraissait, d'un coup, bien plus plaisants.
A la fin de la journée, il ne lui restait plus que trois cigarettes dans son paquet, mais elle n'alla pas en racheter car, si elle avait décider de respecter son quota de « neuf par jour, et jamais dans l'appartement », elle devait s'y tenir, et ne pas craquer ; et « craquer » n'avait jamais été dans ses habitudes. Alors, elle rentra chez elle, retrouver son intérieur rassurant, ne traîna pas en chemin et s'effondra doucement dans son canapé, qui aujourd'hui était bien un canapé et rien d'autre. Ce jour là, elle ne regarda même pas ce qu'elle s'était achetée dans la journée, sachant que la majorité des vêtements était issue des collections de l'hiver, et que tout cela resterait sans doute presque neuf.
Les jours, et les semaines filèrent, sans qu'elle n'eut ressenti le besoin d'accomplir des choses en particulier ; il lui était bien égal de mourir sans avoir jamais vu la chapelle Sixtine, sauté en parachute, ou avoir déjà fait un plan à trois. Ces choses étaient déjà loin d'elle. Le mythe du baroud d'honneur était ce qu'il était, un mythe.
Elle menait une vie plus saine, sans pour autant se restreindre, il lui semblait même parfois mieux respirer ; et ce, surtout depuis qu'elle avait tout bonnement arrêté de fumer. Cela avait été moins laborieux qu'elle ne l'eut pensé, l'envie lui était partie progressivement et naturellement, sans artifices que sont les traitements agressifs à coups de patchs ou de pilules à la nicotine.
Parfois, chez elle, il lui arrivait de s'asseoir sur sa terrasse, de ne plus bouger, de fermer les yeux elle de se sentir comme « comblée d'un vide », un vide réparateur, elle ne pensait plus à rien et se sentait simplement bien. Elle avait même perdu, pendant ces phases d'inaction, le réflexe de porter la main à son sac, ou plus précisément au paquet dans son sac.
Ce soir là, le vent chaud du mois d'août venait, par intermittence, frôler ses joues, elle appréciait ces cours lapses de temps de fraîcheur sur son visage, avant que l'atmosphère ne se refasse sentir lourde et ne la tire alors brutalement de sa torpeur. Elle prit entre le pouce et l'index la cigarette posée sur la table devant elle, la porta à ses lèvres et l'alluma. Cela faisait maintenant longtemps, et elle pouvait s'en passer, mais elle voulait simplement constater, se laisser tenter afin de voir si oui, ou non, cela lui avait manqué.
Il faisait déjà bien nuit, et les seules lumières visibles provenaient des lampadaires aux lueurs jaunes, là bas tout en bas, dans la rue. Elle y aperçu la blonde de l'appart juste en face du sien rentrer chez elle, et comme d'habitude, une quinzaine de secondes plus tard, le même homme s'arrêtant fumer une ou deux cigarettes devant la porte de l'immeuble et repartant ; il restait parfois moins longtemps si la blonde éteignait ses lumières. Le monde avait ses petites habitudes.
Elle avala une bouffée, puis la fit ressortir lentement de sa bouche demi-ouverte ; les volutes de fumée semblait danser devant ses yeux ; animés il virevoltaient en tous sens pour se scinder et finalement disparaître progressivement dans l'air, emportés par le vent, comme propulsés par leur propre souffle. Elle était sereine, la fumée continuait de tourbillonner sur elle même dans des sillons pareils à des serpentins, elle avait fait le calme en elle, et se sentait pour la première fois depuis bien longtemps, simplement et purement, en paix sous le vent de l'été.