Des cigarettes et du bitume. Chapitre 1.

Des cigarettes et du bitume. Chapitre 1.




Stanglers in the night.




Les Rues froides de Paris. L'homme est là, seul, adossé contre le mur de ce qui avait été autrefois un café théâtre, maintenant ce n'est plus qu'un support pour les graffeurs et les poseurs d'affiches, ces affiches plus personne ne les regarde, malgré toutes leurs couleurs criardes, aguicheuses, au mieux elles obtiennent des passants un regard distrait empli d'ennui.
Lui, il les a toutes lues, çà fait déjà une heure qu'il traîne dans le coin. Les seules sources de lumière sont celle de sa cigarette et celle des réverbères des rues voisines, trop faibles pour éclairer la ruelle, et trop fortes pour ne pas la laisser dans la pénombre totale, elles sont vaincues par la bruine qui stagne dans le quartier, juste à hauteur d'homme.
Maintenant, le dos contre le grand mur froid, il ne bouge presque plus, il a réussi a contrôler ses tremblements, il fait partie du mur. Parmi les affiches, il lève doucement la cigarette à sa bouche, en tire une bouffée, puis la refait descendre au niveau de ses cuisses, à demi consumée, serrée entre ses deux doigts fins, à présent crispés par le froid.
De son index, il donne deux petits coups secs à la base de la cigarette sur la démarcation du filtre, la cendre virevolte, guidée par le vent, et découvre les trottoirs parisiens, laissant le bout de tabac incandescent fumer à un mètre du sol, tenu fermement par les puissants doigts du nouveau greffon du mur. Il expire tranquillement et s'amuse de cette fumée qui vient rejoindre la brume, puit laisse s'échapper sa cigarette qui tombe à ses pieds rejoignant au sol les quatre mégots de la même marque étrangère. Il n'avait jamais aimé les fumer jusqu 'au bout, arrivée à un certain point la fumée lui attaque le visage, pique ses narines, brouille ses yeux, alors il les laisse tomber puis les écrase de la pointe du pied. Cette fois, il laisse la cigarette fumer seule au sol. Les cigarettes lui rappellent les femmes, ses femmes. Autrefois, juste après en avoir fumé la moitié, et jeté le reste au sol, il arrivait que des gamins ou des beaufs les ramassent pour en tirer un coup après lui, alors maintenant, quand il a fini, il prend soin de les détruire, les écraser, c'est lui qui décide de la mort de ses cigarettes. Leurs fins ne dépendent que de lui.

Enfin elle arrive, ça fait au moins une heure que j'attends en face de son appartement, à me les geler. Quelqu'un l'a déposée en voiture à l'intersection, une Ford je crois, maintenant elle rentre seule, à pied, il est tard. Elle a de légers talons qui résonnent dans toute la ruelle, se pensant seule elle ne cherche pas à étouffer leur bruit. Elle ne m'a pas encore vu.
Aujourd'hui elle porte un jean, et son trench-coat beige en toile légère. Comme il est fermé, je ne peux pas discerner son haut mais je la soupçonne d'avoir mis celui qu'elle s'est acheté hier aux galeries Lafayette à deux pas de son travail.
Elle s'approche, je pense qu'elle m'a vu mais qu'à cause du noir elle ne me reconnaît pas. Je peux maintenant bien voir ses cheveux blonds, elle a l'air satisfaite. Cette salope est allé voir un mec, c'est sur. Pourtant c'est pas son genre, c'est pas son genre de faire ça. Peut-être que c'est l'autre espèce de connard de son bureau. J'en peux plus, depuis que je la connais c'est à peine si je regarde encore les autres filles, et elle, elle se tape le premier venu.
Encore cinq mètres et elle atteint sa porte, je m'approche tout en me disant que j'ai perdu plus d'un mois de ma vie avec cette catin.

Il l'aborda et fut direct, lui demandant ou elle était passée et avec qui. Elle resta là, sans rien dire, un mignon masque d'incompréhension sur le visage.Elle portait bien le chemisier de Lafayette. Elle était belle. Il était prêt à l'excuser. Il fit un pas en avant, tous ses gestes étaient mesurés, calculés, étudiés, il posa sa main gauche sur la nuque de la jeune femme et sa main droite sur sa hanche pour l'embrasser. Il s'en étai douté, elle résistait. Alors il dut se servir de sa force pour pouvoir l'embrasser dans un mouvement qui lui semblait être le mouvement des couples normaux. Son autorité était assise. Mis à part les coups de pieds qu'elle lui lançait dans le tibia, c'était encore mieux que ce qu'il n'avait imaginé jusque là. Elle le repoussait violemment, il desserra, son étreinte, la libérant de son emprise. Dans un mouvement de recul, elle laissa échapper une expression qui ne pouvait mentir, elle n'avait pas la moindre idée de qui il pouvait être. Il détestait ne pas être reconnu, et avec son physique pour le moins banal, ça lui arrivait souvent. Maintenant elle le regardait avec un mélange de peur et de haine. Décidemment elle était haïssable ce soir. Il ne pouvait supporter de se sentir rejeté.
Il avait appris à la connaître un mois durant, compris ses attitudes, écrit ses habitudes, tout était consigné dans un petit carnet. Il ne voulait, ou ne pouvait pas se l'avouer mais, c'était la première fois qu'elle le voyait, maintenant tout ce qu'il désirait c'était que ce soit la dernière.
C'était simple, il n'avait qu'à la regarder droit dans les yeux, elle était plaquée contre le mur juste à coté de sa porte. Il se rendit soudain compte que c'était la première fois qu'il voyait son visage d'aussi prés, il en approcha, le sien. Qu'elle était belle ! Muette, la bouche à demi-ouverte, il voulait l'embrasser encore, mais il ne pouvait pas se le permettre, c'était une rupture, il devait être ferme. L'excitation montait, il avait vraiment très chaud, son c½ur battait extrêmement vite. Il aurait vraiment voulu lui faire l'amour mais c'était trop tard, son regard n'était déjà plus suppliant, son visage déjà plus expressif, elle ne résistait plus. Il écarta alors les doigts, les desserrant de sa gorge. Inanimée, elle alla rejoindre les cigarettes au sol, découvrant le calme des trottoirs parisiens une nuit d'hiver.
# Posté le lundi 18 février 2008 11:08
Modifié le lundi 18 février 2008 11:26

Des cigarettes et du bitume. Chapitre 2.

Des cigarettes et du bitume. Chapitre 2.



Crack, Boum, Hue.




Mercredi 8 octobre, 2008-10-08


J'ai une nouvelle technique d'approche. L'idée m'est venue en donnant des cigarettes aux filles qui m'en demandaient. Bizarrement je suis plus prompt à leur en donner à elles plutôt qu'aux hommes. Certaines d'entre elles étaient carrément canons, et je n'ai jamais trop su comment les faire repartir avec mon numéro et la promesse d'un appel.
Alors, à partir de maintenant, j'aurai toujours sur moi, mon paquet, normal quoi, mais en plus un paquet avec ni plus ni moins 3 ou 4 cigarettes, auquel je ne toucherai pas.

Donc, scénario : une fille s'approche, formule sa requête, si elle est plutôt laide, voir même bien moche, je consent quand même à lui donner une cigarette, par pure galanterie, je peut être observer par une autre qui apprécierait mon geste, on ne sait jamais, bref, l'histoire s'arrête là, en tout cas j'espère. Je n'aime pas donner de faux espoirs et de mauvais numéros.
Scénario B: Une belle fille, ou tout simplement pas mal, me demande cette même clope, je sors le paquet presque vide, lui tend et lui dit de tout garder car « de toute façon, faut qu'j'arrétte ». Si elle dit rien, c'est une connasse, on est d'accord ? Mais elle peut pas juste dire oui, elle peut pas juste dire non. Elle est piégée, la conversation s'engage.

Après, le reste c'est une affaire de détails. J'évite le paquet de Marlboro, trop banal, et préfère donc un paquet plus original, qui pourrait être dans le pire des cas un sujet de conversation, minime, j'en conviens, mais c'est déjà un début. J'évite aussi le paquet de lights, ça fait trop pédé.

Il faut aussi s'attendre, dans le meilleur des cas cette fois ci, à ce qu'elle demande : « pourquoi ? », c'est vrai, pourquoi arrêterai-je de fumer ? Question piége, on évite : « Les paquets à 5 euros ça commence à faire mal, en plus ça continue de monter là. », le mec cool n'a aucun problèmes financiers, même si il s'habille chez H.M, il devra prétendre que c'est juste qu'il apprécie le style. On évite aussi : « Mes parents vont me tuer si ils l'apprennent » ou tout autres dérivés car le mec cool s'en contrefout.
On n'oublie pas non plus qu'elle fume aussi, alors surtout pas d'allusions à l'odeur dégueulasse de tes vêtements ou éventuels problèmes de santé.
Après ça dépend des filles, faut personnaliser, si le « Mon chat fait de l'asthme » sur ton neutre peut parfois marcher, il peut aussi être rédhibitoire pour certaines filles. Et c'est justement ce genre de filles que je recherche. La clef c'est l'humour. Pour çà je maîtrise. L'autodérision, le 2nd degrés, l'ironie sont des trucs qui marchent bien. Prononcé avec une once de cynisme « Mon chat fait de l'asthme » fait rire. C'est du 100%. Dans ce cas, c'est dans la poche, j'ajoute « Nan sérieux, le pauvre ! », sans trop insister, et surtout, surtout, je souris bien (pas trop non plus, faut rien exagérer, et je veux pas passer pour un bouffon).

Ensuite, il ne faut jamais engager une conversation qui ne débouche sur rien. Trouve des anecdotes que t'as entendu, approprie les toi, ou invente, mais jamais tu ne laisse un silence (souvent inconfortable) s'installer, tu meubles mais pas trop, fait comme si tu t'intéressait vachement à elle. Le must c'est de lui sortir la marque de son sac ou de ses chaussures, les mecs qui connaissent les fringues, elles trouvent çà juste énorme.
Le truc c'est de jamais tomber dans le « bateau », comme tous les boloss,«On s'est pas déjà vu ? », ou les critiques sur l'enseignement et la SNCF, çà marche plus. C'est à proscrire.
Le positif, devient de moins en moins banal, et donc de plus en plus attrayant...
# Posté le lundi 30 juin 2008 15:50
Modifié le mercredi 08 octobre 2008 07:54

Des cigarettes et du bitume. Chapitre 3

Des cigarettes et du bitume. Chapitre 3
Another brick in the wall.




Carcinome broncho-pulmonaire épidermoïde non à petite cellules. Cancer du poumon. De catégorie 3B.

Inopérable.

Malgré la technicité des mots, elle les avait appris par coeur, presque malgré elle. Elle ne les avait lu que quelque fois, mais l'obsédant tellement, cela avait été suffisant pour qu' ils restent gravés là, dans son cerveau comme marqués dans sa chair, inscrits sur sa peau.
Indélébiles.
Imprimés en caractères qu'elle jugeait inexplicablement trop durs, elle les avait parcouru comme elle parcourait les rapports de la compta, avec une attention faussement détachée, avec ce même petit air, à la fois sérieux et ennuyé.
Après sa quatrième relecture, elle s'était mise à chiffonner furieusement la feuille qui était si froide, avant de la jeter dans son sac Lancel, collection « Je-suis-une-jeune-cadre-dynamique-qui-désire-tout-de-méme-garder-des relations-épanouissantes-avec-les-hommes ». Habillée bonne fille bon genre, elle se trouvait maintenant ridicule. Elle n'était même pas cadre. Et question « relations épanouissantes », elle repassera.

Carcinome bronchique . Le cancer du fumeur. Combien de temps pouvait-elle encore vivre « normalement » ?
Elle supposa que c'était le genre d'interrogations attendues quand les médecins vous demandent à tout hasard : « Vous avez des questions ? ». Elle n'irait plus en voir. Non elle n'irai pas. Elle n'était même pas malade. Pas même fatiguée, ou disons guère plus que d'habitude.

L'été était un peu en avance, il faisait beau, il faisait chaud ; il lui fallait trouver un parc, pas trop loin, agréable. Elle voulait prendre l'air. Depuis qu'elle avait apprit la nouvelle, (pas avant), elle ressentait comme un vague encombrement dans la poitrine, sûrement psychosomatique. Malgré toute sa volonté, il l'inquiétait quand même. Le parc Monceau ferait très bien l'affaire.

Elle aurait voulu un café, mais elle n'en avait pas le courage, pas encore .Le café avait toujours rimé avec « fumer ». Elle le savait, et évita donc les terrasses décidemment si attractives, et alla se planter sur un banc, en prenant bien soin de rester en dehors des halos de fumée grisâtres qui émanaient de toutes ces bouches.
Ces gens. Tous ces gens. Maintenant, seule sur son banc, il lui semblait découvrir pour la première fois combien le monde était bruyant. Une absurde cacophonie de rires et de pleurs ; des cris et des soupirs.
Le monde continuerait de vivre même sans elle, la foule serait toujours là, les enfants continueront de rire en se courant après, peut-être même que ce couple assis dans l'herbe continuerait de s'embrasser. Elle était remplaçable. Carrément.
Mais quelle avait été ce besoin de fumer ? C'est quoi cette merde ?! Etait-ce vraiment nécessaire ? Elle jeta un coup d'½il circulaire devant elle, ou s'exposait un parterre de quidams des plus banals, voir chiant, ce qui était propice à son expérience. Les fumeurs avaient-ils l'air plus heureux ?
Putain, bien sur que non, ils n'étaient pas plus heureux, c'était pratiquement toujours le contraire. Ces beaufs avaient de la chance, ils n'avaient pas une tête à avoir déjà toussé du sang.


Une fourmi pensa –t-elle. Je ne suis qu'une fourmi, une putain de fourmi. Les médecins ne servent à rien ; pas plus que le « fumer tue » sur mes paquets de camels légères. « Lé-gères ». Mes camels. Elle se remit à fouiller dans son Lancel posé juste à coté sur le banc, en ressortit un paquet, et l'ouvrit. Il était bien à moitié vide. Pas à moitié plein mais bien à moitié vide.
Elle n'avait ni briquet ni allumettes, et c'était volontaire. Elle aimait demander du feu aux autres fumeurs, elle ne savait pas pourquoi. Elle n'avait jamais été du genre à aguicher mais elle testait ainsi, sûrement inconsciemment, son pouvoir d'attraction, la plupart du temps un sourire équivoque était suffisant pour lever ses doutes.
Elle se rendit soudain compte qu'elle fixait le filtre de ses cigarettes depuis maintenant trente bonnes secondes. Il était temps de partir. Elle rangea son paquet, calmement cette fois ci, prit un chewing-gum et partit, traversant, presque par défi, le rideau de fumée âpre qui s'était dressé devant elle.

Arrivée devant la porte de son deux-pièces, elle hésita. Elle aurait voulu rester dehors plus longtemps, mais retarder l'échéance davantage aurait été désuet et lâche. Ce n'était pas son genre. Elle tourna la clef dans la serrure et entra. Elle s'y été attendue ; l'odeur lui souleva le c½ur. Son intérieur était peu décoré, moderne, bobo avant l'heure pensa –t-elle. La porte d'entrée donnait directement sur le salon, blanc, épuré, un écran plasma noir exagérément grand fixé au mur, faisant face à un canapé immaculé. Derrière, une cuisine américaine avec un plan de travail interminable métallisé, dans lequel était incrusté un lave-vaisselle ultra design dont elle ne se servait que rarement, n'ayant pas plus de couverts à laver que les siens. Le tout était très propre, et encore mieux rangé, rien ne dépassait des étagères sur lesquelles s'alignaient sagement Zola, Rousseau, et Marc Lévy, tous les ustensiles de cuisine avaient une place qui leur étaient propre, et le peu de D.V.D qu'elle avait, (principalement des comédies avec Hugh Grant), avaient étés patiemment placés contre le mur de la télé. Il n'y avait que peu d'éléments personnels, pas de photos, l'essence de l'appartement était froide et impersonnelle, les murs transpiraient son ambition.
D'un mouvement, elle jeta son sac et ses clefs sur le canapé, (qu'elle avait pris l'habitude d'appeler dignement « sofa »), et se dirigea vers la porte-fenêtre qui lui faisait face et fit entrer de l'air dans la pièce à l'aspect hermétique. Elle avait un petit balcon qui ne donnait pas sur grand-chose mais qui offrait tout de même une vue appréciable de la ville, des rues animées en contrebas et de son agitation,relative, en début de soirée.
Elle respirait mal, et ce n'était plus sa poitrine, plus seulement. C'était l'air, la chaleur lui paraissait soudainement terrassante, elle l'étouffait. Elle vida précipitamment les cendriers du plan de travail et de la table basse alinéa dans la poubelle et se pencha à son balcon, la barrière pressant contre son abdomen. Elle allait vomir. Elle inspira et expira du plus fort qu'elle put. Trois fois. Trois fois, avant d'être essoufflée et d'avoir une quinte de toux qu'elle n'arriva pas à contrôler. Puis elle s'assit, dos à la rambarde, battue :
_ « Merde. »


_« La chirurgie est impossible car l'envahissement ganglionnaire est trop important. Bien sur ce n'est pas le seul traitement ; il faudra suivre des séances de chimiothérapie et de radiothérapie. Cela peut prendre une année entière. C'est un traitement lourd qui occasionne chez la plupart des patients des nausées, des courbatures, grande fatigue, dépression, perte de la pilosité, et des cheveux, cela peut vous faire vivre plus longtemps, mais bien sur, cela n'est pas garanti »
_ « Bien sur. »
Elle dit quand même merci en partant. Elle était venue chercher un sursis, on lui offrait un diagnostique.
On lui avait aussi dit qu'elle avait le choix des « circonstances » de sa mort, et elle fit le choix qui ne contentait apparemment pas les médecins, celui de vivre moins, mais selon elle, celui de vivre mieux. Pas de chimio.
Sur le trottoir elle alluma une cigarette. Elle s'était achetée un briquet. Elle vivrait à peu près bien, mais voulant tout de même vivre un peu plus longtemps, elle n'exagérerait pas, elle se limitait à neuf cigarettes par jour, et jamais dans l'appartement.
Comme elle venait de sortir de l'hôpital, et qu'après tout, c'était un tournant de sa vie, celle là ne conterait pas dans les neuf.

Elle se mit en route, mais elle ne savait pas ou aller. Comme elle passait justement devant des magasins, elle n'eut pas à chercher longtemps quoi faire. Si le shopping n'avait jamais arrangé les problèmes, se morfondre ne marchait pas mieux. Le choix était vite fait. Déjà elle ressortait de chez Zara avec un sac. Aujourd'hui elle prenait son temps, elle ne regrettait presque pas son travail; elle ne regrettait pas ses collègues. En repensant à son patron elle se dit que si elle voulait plus de temps, il lui faudrait déjà faire plus attention à son alimentation, elle eut même un sourire cynique en se disant que ce gros là aussi mourrait tôt. Elle avait du travail, des mois d'habitude de malbouffe à changer, de repas sautés, et de restauration dite rapide, et tout ça au profit de son travail, pour « un gain de temps ».Cette notion était maintenant toute relative, « un gain de temps ». Avant, elle avait la vie devant elle, et elle cherchait toujours a « gagner du temps ». Désormais, il ne lui en restait que peu, pourtant elle le prendrait maintenant son temps.

Cela dit, le temps qu'il lui restait à vivre se comptait peut-être en mois ; c'était peu certes, mais c'était déjà ça, de toute façon, elle n'avait plus le choix. Elle reculerait l'échéance jusqu'au bout du bout, et jouirait de tous les moments qu'elle avait pensé anodins, mais qui lui paraissait, d'un coup, bien plus plaisants.
A la fin de la journée, il ne lui restait plus que trois cigarettes dans son paquet, mais elle n'alla pas en racheter car, si elle avait décider de respecter son quota de « neuf par jour, et jamais dans l'appartement », elle devait s'y tenir, et ne pas craquer ; et « craquer » n'avait jamais été dans ses habitudes. Alors, elle rentra chez elle, retrouver son intérieur rassurant, ne traîna pas en chemin et s'effondra doucement dans son canapé, qui aujourd'hui était bien un canapé et rien d'autre. Ce jour là, elle ne regarda même pas ce qu'elle s'était achetée dans la journée, sachant que la majorité des vêtements était issue des collections de l'hiver, et que tout cela resterait sans doute presque neuf.

Les jours, et les semaines filèrent, sans qu'elle n'eut ressenti le besoin d'accomplir des choses en particulier ; il lui était bien égal de mourir sans avoir jamais vu la chapelle Sixtine, sauté en parachute, ou avoir déjà fait un plan à trois. Ces choses étaient déjà loin d'elle. Le mythe du baroud d'honneur était ce qu'il était, un mythe.
Elle menait une vie plus saine, sans pour autant se restreindre, il lui semblait même parfois mieux respirer ; et ce, surtout depuis qu'elle avait tout bonnement arrêté de fumer. Cela avait été moins laborieux qu'elle ne l'eut pensé, l'envie lui était partie progressivement et naturellement, sans artifices que sont les traitements agressifs à coups de patchs ou de pilules à la nicotine.
Parfois, chez elle, il lui arrivait de s'asseoir sur sa terrasse, de ne plus bouger, de fermer les yeux elle de se sentir comme « comblée d'un vide », un vide réparateur, elle ne pensait plus à rien et se sentait simplement bien. Elle avait même perdu, pendant ces phases d'inaction, le réflexe de porter la main à son sac, ou plus précisément au paquet dans son sac.
Ce soir là, le vent chaud du mois d'août venait, par intermittence, frôler ses joues, elle appréciait ces cours lapses de temps de fraîcheur sur son visage, avant que l'atmosphère ne se refasse sentir lourde et ne la tire alors brutalement de sa torpeur. Elle prit entre le pouce et l'index la cigarette posée sur la table devant elle, la porta à ses lèvres et l'alluma. Cela faisait maintenant longtemps, et elle pouvait s'en passer, mais elle voulait simplement constater, se laisser tenter afin de voir si oui, ou non, cela lui avait manqué.
Il faisait déjà bien nuit, et les seules lumières visibles provenaient des lampadaires aux lueurs jaunes, là bas tout en bas, dans la rue. Elle y aperçu la blonde de l'appart juste en face du sien rentrer chez elle, et comme d'habitude, une quinzaine de secondes plus tard, le même homme s'arrêtant fumer une ou deux cigarettes devant la porte de l'immeuble et repartant ; il restait parfois moins longtemps si la blonde éteignait ses lumières. Le monde avait ses petites habitudes.
Elle avala une bouffée, puis la fit ressortir lentement de sa bouche demi-ouverte ; les volutes de fumée semblait danser devant ses yeux ; animés il virevoltaient en tous sens pour se scinder et finalement disparaître progressivement dans l'air, emportés par le vent, comme propulsés par leur propre souffle. Elle était sereine, la fumée continuait de tourbillonner sur elle même dans des sillons pareils à des serpentins, elle avait fait le calme en elle, et se sentait pour la première fois depuis bien longtemps, simplement et purement, en paix sous le vent de l'été.
# Posté le lundi 30 juin 2008 16:37
Modifié le mercredi 17 décembre 2008 13:54

Des cigarettes et du bitume. Chapitre 4.

 Des cigarettes et du bitume. Chapitre 4.


When you're strange.




Au début, mon esprit ne pouvait l'accepter, mais je me suis fais une raison. J'ai des pouvoirs. Des vrais pouvoirs. Enfin un pouvoir. Mais pas merdique ; je suis invisible.
In-visi-ble.
Ca fait drôle de le dire, alors de l'écrire, vous imaginez... Je ne sais pas depuis quand ça a commencé, mais ce qui est sur, c'est que ça ne fait pas longtemps que je m'en suis rendu compte. Au début, je cherchait une cause, même mystique (à défaut d'explications rationnelles), et comme ça faisait bien trois semaines que je ne m'étais pas rasé, j'ai cru que ma barbe était investie d'un quelconque pouvoir surnaturel, vous voyez. Mais ce n'était pas ça.
Sans rire, j'ai l'impression d'être dans un roman de Kafka, ou une nouvelle fantastique de l'autre fou là... Maupassant, ouais c'est ça, Maupassant. C'est moins drôle quand ça vous arrive, évidemment.
Pour l'instant, je ne sais pas trop quoi faire. Bien sur, j'ai voulu en parler, mais avant que je n'aie pu m'en rendre compte, on ne m'entendait pas non plus.
Les inconvénients notoires sont flagrants, outre le fait que je sois privé de relations communicatives avec ce qui me semble encore être mes congénères, il y'a l'aspect pratique ; hier, je me suis fais marcher dessus. Comme la personne ne s'est pas retournée, j'ai crié (indice que les réflexes de mon ancienne vie sont toujours bien ancrés dans mon esprit), et comme cela n'a produit aucune réaction visible, je l'ai aussi insulté. Et là ou ça fait mal, en plus : « Je gène gros tas ? Excuse moi mon seigneur, malgré ta masse imposante, je n'ai pas vu ton costume trois pièce géant arriver. J'espère au moins ne pas avoir sali tes chaussures Babar ! » En insistant bien sur le « Babar ». Evidemment c'était inutile, car on ne m'entend pas plus que l'on ne me voit, mais ça défoule.
C'est ça mes avantages, je suis libre de dire ce que je pense, et même d'en rajouter à ma guise. Qui n'en profiterait pas ?
Il y'a quelques jours de cela, j'ai voulu vérifier l'exactitude de mes idées et je suis alors, allé dans la rue et j'ai essayé de me faire remarquer. Je gesticulais en tout sens, essayais d'arrêter les gens, leur hurlais de s'arrêter, mais sans aucun résultat, alors je me suis mis à genou au milieu du trottoir pour forcer quelqu'un à me voir, ce qui n'a pas plus fonctionné. Finalement, je me suis résolu a battre en retraite avant de me faire rentrer dedans, médusé, c'est vrai, mais fixé.
Je devrais maintenant m'y faire. Le monde où je vis, me renie, et de par la pire des façons, il me prive de relations humaines, me rend totalement invisible et inaudible des autres. On m'a effacé de la surface de cette planète en commençant par la vue des autres.
Combien de temps puis-je encore vivre sans que ma raison ne vacille ?

Je commence à prendre des habitudes incongrues. Il m'arrive, (en vérité c'est tous les jours), de m'asseoir sur des bancs, dans le seul but de voir passer les gens; de les voir si affairés, si pressés, parfois si perdus ; finalement toujours si ridicules, se donnant chacun l'air de vivre des tragédies quand tout leur sourit, ou presque. Moi, personne ne me voit, je n'ai personne à qui me plaindre alors je ne me plains pas.
Les autres, enfin les gens, ont aussi leurs habitudes. A midi moins dix, les trois jeunes costumes impeccablement propres mais peu repassés du bâtiment d'en face sortent s'autoriser une pause cigarette qu'il prennent sûrement sur la courte pause repas qu'ils s'accordent encore; une demi-heure plus tard, le petit banlieusard vient roder comme un jeune loup demander du feu aux jeunes fille qui passent, note des trucs dans son bloc-notes et, accessoirement, allume lui même ses cigarettes avant de repartir. A 13h00 précise, surgit le jeune philosophe fou, venant s'asseoir, surexcité, lire Platon, Marx, Nietzsche, (un auteur différent tous les jours), ne pas tenir en place et, à ma grande surprise, fumer un impressionnant cigare, se dégageant sans cesse une mèche de cheveux lui tombant sur les yeux. Viennent aussi, le « technicien de surface », la grand-mère atteinte d'Alzheimer, les inévitables morveux à partir de 16h30, puis « papa maman » sortant du travail, et finalement viennent les putes. Parfois je reste même assez longtemps pour voir sortir un des trois ambitieux costumes. Jouissant de mon nouveau pouvoir, je voyais tout, sans que personne ne puisse se douter une seconde de ma présence.

Je commençai à m'habituer à cette vie quand c'est arrivé.

Allongé sur mon banc, ne doutant plus de ma puissance, j'étais plus ou moins tranquille. Et elle est arrivée. Une jeune cadre dynamique suivie de très prés par son sac de grande marque (je crois), elle regardait dans ma direction, je ne sais pas exactement quoi; elle s'approcha sans pour autant dévier de sa direction (je me ratatinais afin qu'elle ne me percute pas), puis elle s'arrêta doucement à ma hauteur. Je ne comprenais pas. Elle pleurait. Elle jeta une pièce de deux sur ma couverture au pied de mon banc, et sortit de son sac a main un paquet de camels lights qu'elle me tendit et que je lui pris par réflexe. Elle me voyait ? J'aurais voulu dire merci, mes lèvres esquissèrent un mouvement imperceptible. Déjà elle repartait. Je m'extirpai de mes papiers journaux, faisant tomber au passage mes cartons qui faisaient office de tapis de sol, voulant là suivre mais n'en étant pas capable, de peur de laisser mes sacs sans surveillance. Je m'assis. Comment cela était-il possible ? Je n'étais plus invisible ? Comment avait-elle fait ? Je m'essuyai le front de ma mitaine, fis mes affaires, rassemblant tout dans mes sacs plastiques, et me dirigea alors vers la grille de métro la plus proche afin de me réchauffer.
Si j'avais perdu mon pouvoir, ce n'avait été que momentané, déjà, allongé sur la grille, je sentais les regards m'éviter.
Je redevenais invisible.
# Posté le vendredi 31 octobre 2008 19:43

Des cigarettes et du bitume, chapitre 5.

Des cigarettes et du bitume, chapitre 5.
Behind blue eyes.







-« Pardonnez moi mon père car j'ai péché »

Malgré les austères et massives cloisons de bois du confessionnal, les mots, bien loin d'en être étouffés, semblaient au contraire résonner dans l'édifice tout entier, retentir jusque dans le bénitier, rebondir sur chaque pierre et finalement, les souiller tous.
Dans leur piété les murs ne bronchèrent pas.

A peine était-il entré dans l'église qu'il avait ressenti une impression des plus froides. La plus froide qu'il connaissait. Sous les immenses voutes gothiques, menaçantes, qui se dressaient autour de lui, il se sentait écrasé. Le poids de l'architecture semblait peser sur ses épaules, le privant d'oxygène comme de confiance, ne lui autorisant que les mouvements les plus machinaux.
Il avait toujours été comme habité d'une fascination qu'il jugeait lugubre pour les églises. C'était quand il se trouvait au milieu parfait de la nef que ses interrogations étaient les plus véhémentes. Comment justifier que tant d'années de labeur, de main d'½uvre, de talent, et finalement d'argent, furent ainsi consumés pour la sublime de ces églises ?
Il en venait régulièrement à la conclusion que l'angoisse qu'il ressentait, pouvait être prise pour certains (les faibles), pour du respect. Ainsi l'architecture des lieux ne serait qu'un moyen de plus pour convaincre l'athée d'une prétendue foi qui lui aurait été jusqu'alors inconnue.
Lui croyait en Dieu, mais pas en la nef.

Il venait se confesse tous les vendredis, mais se sentait pourtant profondément différent des gens qu'il croisait lors des horaires de confession. « Ne viennent avouer leurs péchés que les plus irréprochables, ceux qui ne risquent comme pénitence guère plus que la récitation aliénée d'une poignée de je-vous-salue-Marie. Ceux qui portent des chemises sous leurs pulls bleu marine ne craignent pas la confession car ils n'ont en réalité rien à confesser ».
Lui, avait des choses à se reprocher et le savait. C'était probablement pour çà qu'il redoutait tant les églises. Le fait même d'oser y rentrer lui semblait être un acte hautement blasphématoire ; cependant le monde ne se doutait de rien, mais lui savait, et Dieu le savait.

-« Pardonnez moi mon père car j'ai encore péché »

Le prêtre, perdu dans ses pensées sursauta ; il ne connaissait cette voix que trop bien et ne voulait plus l'entendre. Il aurait voulu ne plus jamais avoir affaire à lui, mais c'est homme reviendrait toujours. C'était le diable. La confession sera encore éprouvante, pensa-t-il.
Elle le fut.

Qui était cet homme qui se dissimulait toujours derrière le mur infranchissable de la confession ? S'il n'était pas Satan en personne, Dieu l'avait envoyé.
Depuis longtemps les raisons de la venue de cet homme lui étaient devenues claires ; on éprouvait sa foi. Il devait surmonter cette épreuve. La question était « comment ? ». Le dilemme était clair ; le choix difficile, le temps lui était compté, et il était seul.
Alors, il se répétait intérieurement ces phrases : « fais ce que te dit ton c½ur », « la foi guidera tes pas ». A ce moment son choix fut pris, il devrait agir.

Mais si après tant d'années passées dans les ordres, dans une société de plus en plus attachée à son athéisme son c½ur s'était flétri ; qu'adviendrait-il alors ?
Si sa décision n'était qu'une conséquence de son aversion pour les déviances humaines dont il était depuis longtemps témoin, qu'adviendrait-il alors ?
Ces interrogations redoublèrent finalement sa certitude ; Jésus lui même avait douté avant sa crucifixion.
Le prêtre se rendit compte que, de l'autre coté du mur, l'homme s'était enfin tu. Un ange passait. C'était le moment.
La confession était terminée, le temps passa lentement. Il en finit.

On ne sut pas si l'homme, une fois sorti, apaisé de l'édifice, avait manqué de force ou de foi pour ne pas marcher plus de dix pas avant de s'écrouler au sol ; un couteau planté au milieu du corps.

Dans la cathédrale, le mégot de marque étrangère, encore incandescent continuait de faire s'écouler un flot de fumée du plancher du confessionnal; et dans la nef ; le Christ, habituellement campé sur sa croix, aujourd'hui vacillait.
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# Posté le samedi 13 décembre 2008 17:57
Modifié le mardi 23 décembre 2008 11:21